Il est aux environs de 13h, j’arrive au sommet du « PUERTO DE LA BONAÏGA ». Un nom de col qui chante comme un
claquement de castagnettes ! Nous sommes à 2072m d’altitude et l’Espagne n’a pas ici l’image qu’on lui prête d’habitude….d’ailleurs une bonne paella serait la bienvenue après cette
grimpette éprouvante. Mais je me contenterai du plateau repas bien garni, et de ma demie bouteille d’eau minérale. Voilà donc 10h que je suis debout pour réaliser ce brevet montagnard
préparé depuis de longue date. La journée n’est pas prête de se terminer et je sais que je dois prendre mon mal en patience. Si je respecte MA feuille de route, mon périple se terminera
vers 21h…bien après d’autres cyclos et …cyclotes !
Je suis donc debout à 3h, ce matin du 31 juillet 2005, et bien que la température ambiante soit douce, je ressens quelques
petits frissons de nervosité pendant que je m’habille. Je pense à tous ces petits ennuis qui pourraient faire de cette belle journée une véritable galère.
A 4h , après le petit-dèj entre cyclos et les vérifications d’usage, utiles à notre sécurité, je m’élance dans
l’obscurité, suivant tant bien que mal toutes les petites lucioles rouges qui s’éloignent de plus en plus devant moi et qui finiront par disparaître dès la première difficulté.
Me voilà seul. Inquiet.
Première soif et premier constat : il n’est pas simple de remettre son bidon en place dans une telle obscurité. Ca je
n’y avais pas pensé. L’année dernière le brevet avait eu lieu à la mi-juin et le jour s’était vite levé.
Aujourd’hui j’ai bien du mal à suivre la ligne blanche continue.
Bien vite nous approchons du début du col de La Clin qui mène au col de Menté. On doit être en pleine pente car je
me rends compte que je suis sur le petit plateau et qu’il ne me reste déjà plus que un ou deux pignons de secours ! Nous sommes entrés dans le « Pays de l’Ours » et les
quelques plaisanteries du petit-dèj ne me font plus du tout rire…( L'Ourse est en fait une petite rivière qui se jette dans la Garonne )Dans cette obscurité tous les bruits sont suspects !
Par moment un cyclo parti un peu plus tard me double et l’un d’eux me fait remarquer que ma lanterne arrière ne fonctionne pas. Une petite tape sur l’engin de malheur et ç’est reparti !
L’air se rafraîchit et le vent commence à se lever .Il est aux environs de 6h30, l’obscurité se dissipe peu à peu mais l’humidité commence à peser au fur et à mesure que les nuages
s’épaississent. A l’intersection du col de La Clin qui mène au col de Menté, je lève ma roue avant afin d’éclairer le panneau indicateur pour ne pas redescendre au lieu de grimper. Voilà enfin le
jour qui se lève et je peux observer sur le macadam ruisselant le nom de tous ces héros qui nous font vibrer dans notre fauteuil avec notre bonne bière fraîche,tout au long du mois de
juillet.
Il pleut carrément. Un couple de cyclos me double et le monsieur me demande( !) où est le col de La Clin !
J’entends les cloches de vaches que je n’arrive pas à situer. Les nuages sont trop épais. Il est 7h30 lorsque j’arrive au sommet et il fait froid. Pas de café mais je me ravitaille abondamment.
Les organisateurs nous préviennent que la descente est dangereuse.
J'apprendrai plus tard que c’est dans cette descente que Louis Occana, célèbre coureur des 70's a chuté.
Je me souviens en effet de ces images terribles à la télévision. Après coup ça fait froid dans le dos. Cette portion de dénivelé est pénible,
la chaussée est mal entretenue et le froid engourdit les articulations…Dans la vallée j’aurai du mal à me réchauffer car la pluie ne cessera qu’au passage de la frontière espagnole. La route est
plane jusque Bossot, lieu d’hébergement des cyclos partis la veille et qui font le brevet en deux jours. Petit à petit la route s’élève. Je passe devant la route du col du Portillon qui me
ramènera en France dans quelques heures mais avant il y a près de quarante kilomètres pour arriver au PORT DE LA BONAÏGA, Port étant le nom en ancien français de ce qu’on appelle aujourd’hui un
col. Rien à voir avec AMSTERDAM et ses plaines interminables ! Au sommet il fait frais, vu l’altitude, mais un bon soleil nous réchauffe durant le repas. D’une oreille discrète, j’entends
les organisateurs annoncer qu’il reste 30 plateaux repas, et d’une rapide opération je calcule le pourcentage de cyclos qui ne passeront pas par ici, puisque je suis quasiment le dernier à
monter…cela rassure mon orgueil. Je ne m’attarde pas, les plus rapides peuvent profiter du panorama un peu plus longtemps, ils me rattraperont.
Durant l'ascension de cette difficulté, beaucoup de choses me sont venues à l'esprit. N'ai-je pas eu les yeux plus grands
que les jambes? Faire demi-tour serait si facile, revenir à St Gaudens par la vallée est une solution envisageable, mais alors tous ces kilomètres d'entraînement pour rien…suis-je vraiment fait
pour la grimpette?…Et voir tous ces cyclos descendre n'arrange rien au moral. Quelle désillusion lors de la descente! Encore une leçon de montagne, à savoir : le vent souffle toujours de la
vallée vers le sommet, résultat: grand plateau et 25 km/h maxi sur les pentes à 9% pour revenir à Bossot. Quelle désillusion! Encore beaucoup d’énergie à dépenser. Plusieurs groupes me doublent
et me disent de profiter du peloton, mais ils filent trop vite et je décline l'invitation…La camionnette de ravitaillement me double, s'arrête à ma hauteur, une tête passe et me suggère: "ne fait
pas le Portillon…." Affront suprême qui décuple mes forces..! Et j'y arrive au Portillon," à nous deux!"
Pour revenir à cette anecdote de la camionnette de ravito, je dois souligner le sérieux avec lequel les organisateurs assurent le suivi de ce
brevet. Depuis 4h du matin, un motard fait l'aller et retour entre les premiers partants et le groupeto dont je suis l'emblème et bien souvent une voiture s'assure qu'aucun problème ne vient
perturber le déroulement du brevet. Rien à dire là –dessus. Si ce n'est le petit café qui manquait au col de Menté…
Le Portillon.
Me voici donc au pied de ce col aux dégâts mémorables, qui n'est pas très long (9km tout de même!) mais dont le
pourcentage de 9% de moyenne ne laisse aucun répit. En haut je basculerai en France. L'ascension commence et à peine 2 km plus loin un cyclo malchanceux répare sa chaîne avec l'aide de sa
compagne: dérailleur cassé, on ne les reverra plus…ça me rappelle un certain " Mont Malgré Tout", (Même problème pour un ami dans l'ascension de ce lieu-dit situé dans les
ARDENNES..)
Les cyclos qui ont eu l'occasion de se promener dans les cols pyrénéens ,ont sans doute remarqué ces petits poteaux
plantés tous les kilomètres, indiquant le pourcentage et la distance parcourue de la pente. Bien utiles ces poteaux! Après les trois premiers on commence à connaître la valeur de ce que
représente 500m…puis après le quatrième on apprend à connaître la valeur de l' hectomètre…enfin au huitième on se dit qu'ils ont dû oublier de planter les deux derniers, mais à la vue du neuvième
on se dit qu'on est vraiment mauvaise langue et que la DDE fait bien son boulot…malheureusement! On est 4 au sommet dont le couple qui cherchait le col de la Clin ce matin et dont l'épouse
vient de me dépasser alors que j'avais mis pied à terre (pour la troisième fois) en me rassurant: "ça y est, on est au bout!" Alors suite à cet effort que je crois être le dernier "sérieux", je
me paye une descente d'enfer car il est 16h10 et j'ai prévu sur ma feuille de route 16h30 à Banières de Luchon. D'ailleurs, en pleine descente, sur des dénivelés impressionnants, le portable
sonne, Fabienne profite du fait que le réseau est revenu pour m'appeler…Trop dangereux pour répondre, ma cocotte, je préfère tenir les miennes avec toute la force qu'il me reste… Il est
16h30, j'arrive à Bannières, je suis dans MES temps!
Nous ne sommes plus beaucoup sur le parcours, 4 ou 5 tout au plus, bientôt je serai le dernier du groupeto. Une longue
partie de vallée tout en descente douce me permet une bonne décontraction et je récupère bien. Je sais qu'il reste deux cols, mais ne les ayant pas localisé sur la carte je me dis qu'ils ne
doivent pas avoir d'importance majeure….Et au détour d'une petite route, bien caché derrière les sapins…coucou me voilà! Col de Mortis, col pastoral qu'ils appellent ça…pour mener les vaches au
près….la route qui ne fait pas deux mètres de large, traversée tous les dix mètres d'une sorte de caniveau bien large et profond pour laisser l'eau des prairies descendre à la rivière en cas de
fortes pluies. Maudits caniveaux! Je ne les ai pas compté mais il y en avait! Sur 10 bornes faites le compte…Je pense au cyclo que j'ai laissé en bas, qui souffrait d'une fringale et qui
préférait reprendre des forces…
A quelques lacets de l'arrivée, contrôle inopiné! Comme prévu. Le motard de ce matin pointe le carton en me félicitant et m'encourageant.
J'attaque le dernier lacet et ultime surprise: je vois se profiler doucement derrière le sommet de la côte la jolie tête rousse d'une vache se promenant paisiblement sur la route…puis deux…puis
trois…Se tenant en file indienne elles me regardent venir vers elles et s'immobilisent. Je passe doucement à leur côté et dès que je passe la dernière, elles reprennent leur paisible promenade.
Et voilà, encore un! Reste un…mais celui là ne compte pas, je fais confiance à la parole du motard qui a bien remarqué qu'il "ne m'en fallait plus".
Je déboule vers la vallée, sans oublier de grimper à Saint Bertrand de Comminges, étape de ces fameux "chemins de Compostelle". Là le dernier
ravitaillement range doucement les victuailles en attendant l'ultime cyclo qui ne devrait pas tarder. Reprenant la route, je n'attends qu'une chose : voir la pancarte ST Gaudens avant la tombée
de la nuit…Le dernier col sera passé sans qu'on s'en aperçoive, comme promis, et , à une bonne allure je rentre à la permanence…La nuit tombe, les organisateurs sont toujours à leur poste, je
fais pointer, il est 21h30, pil poil! Il est important de se connaître bien. C'est au moins ce que l'expérience apporte.
De retour au camping, Fabienne m'accueille comme à son habitude, d'un silence compatissant qui en dit long…Elle me laisse
raconter….évacuer.
Durant ce périple, pour la première fois, j'ai ressenti le sentiment d'abandon, de découragement, mais jamais d'
écoeurement. L'abandon aurait été vécu comme une fatalité, non comme un échec. Le courage se cherche et se trouve au plus profond de nous. Mais le sentiment de plaisir était présent à l'arrivée,
ce qui me poussera à préparer le prochain brevet, dans les Alpes, les Vosges ou le Jura.